Pologne : à l’extrême-droite du PiS, les ultra-catholiques en embuscade

Inquiet de l’agitation de la frange ultra-catholique de la droite, le parti au pouvoir a modifié les règles du jeu électoral en amont des élections européennes de 2019. Et si un authentique mouvement d’extrême-droite venait bousculer les conservateurs et nationalistes du PiS en Pologne ?

L’hiver dernier, la nomination de l’ex-banquier Mateusz Morawiecki à la tête du gouvernement polonais et le limogeage des ministres les plus controversés devaient permettre au parti ultraconservateur Droit et justice (PiS) d’entamer, après deux ans de réformes radicales, un virage vers le centre. L’année 2018 devait en effet servir à regagner la confiance de l’Union européenne et de l’électorat modéré en préparation de la nouvelle série de scrutins qui s’ouvrira dès cet automne au niveau local (mairies, régions et départements) et se poursuivra en 2019 avec les élections européennes puis législatives.

Plus de six mois après le remaniement, il ne fait pas de doute que la connaissance de l’anglais et les manières plus policées du nouveau Premier ministre n’ont pas suffi à détendre les relations avec Bruxelles, toujours empoisonnées par le contentieux sur l’État de droit et l’indépendance des tribunaux. Sur le plan intérieur, les enquêtes d’opinion indiquent que Mateusz Morawiecki n’a pas dilapidé le capital de sympathie dont bénéficiait son prédécesseur Beata Szydło, mais qu’il ne l’a pas non plus élargi. Est-ce à dire que l’opération séduction du PiS n’a eu aucun effet ?

La stabilité des chiffres cache en réalité un jeu de vases communicants entre franges modérée et radicale de l’électorat. Bien que difficile à mesurer en raison du caractère non persistant des échantillons dans les sondages classiques, cette évolution est néanmoins visible dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mateusz Morawiecki, « banquier gangster » et ancien conseiller économique du libéral Donald Tusk, n’inspire pas la confiance des classes populaires traditionnelles. Celles-ci continuent de lui préférer « notre Beata« , cette « brave Polonaise » accueillie en mars 2017 avec des fleurs à l’aéroport de Varsovie pour s’être opposée, seule contre tous, à la réélection de Donald Tusk comme président du Conseil européen. Trois mois après sa relégation au sein du gouvernement, même la révélation de primes qu’elle s’était versées à elle-même et à ses ministres n’avait pas eu d’impact notable sur sa cote de popularité.

Les ultra-catholiques en embuscade

Le noyau dur de l’électorat du PiS a également mal vaincu le limogeage d’Antoni Macierewicz, Jan Szyszko et plus récemment de Krzysztof Jurgiel, respectivement ministres de la Défense, de l’Environnement et de l’Agriculture. Tous les trois ont pour point commun d’être proches de la « famille de Radio Maryja », un groupe informel d’ultra-catholiques fidèles au père Tadeusz Rydzyk. Célèbre pour son sens des affaires – sa « fondation » est l’une des plus riches entreprises de Pologne, avec des investissements allant de la téléphonie mobile à la géothermie –, le religieux n’hésite pas à mobiliser ses ouailles et ses médias (la Radio Maryja, mais aussi la télévision Trwam et le quotidien Nasz Dziennik) en faveur du parti politique qui lui offrira en retour des contreparties adéquates pour ses œuvres et ses protégés.

Quoique le père Rydzyk et le PiS partagent de nombreuses convictions, leur alliance est avant tout un mariage de raison dans lequel chacun apporte sa dot : Radio Maryja fournit les voix, le parti le remercie par des subventions publiques, des emplois et des réglementations avantageuses. Lorsque les comptes n’y sont plus, c’est la scène de ménage.

Le père Rydzyk en a encore donné un exemple récent par une annonce en deux temps. Tout d’abord, il a laissé entrevoir la possibilité de présenter ses propres listes aux élections européennes puis, dans un second temps, il a publiquement adressé des remerciements très chaleureux au Mouvement national, un parti national-catholique concurrent du PiS et fondé en 2012 à l’initiative d’associations d’extrême-droite. La tentative de bluff ne trompe pas grand monde, car entre-temps, le père Rydzyk a signé avec le ministère de la Culture un contrat en vertu duquel il recevra 16 millions d’euros pour la construction d’un musée sur « la mémoire et l’identité ».

Le PiS modifie les règles du jeu électoral

Malgré tout, le PiS prend ses précautions. Le 20 juillet, la chambre basse du Parlement a voté la régionalisation des circonscriptions aux élections européennes, avec pour conséquence de réduire les chances des petits partis d’obtenir des sièges. De l’avis même du Bureau législatif du Sénat, cette réforme pourrait être « non conforme au droit européen« , qui impose un scrutin proportionnel avec un seuil d’éligibilité plafonné à 5%. Si elle était définitivement adoptée et appliquée en mai 2019, la légalité de l’élection des eurodéputés polonais pourrait être contestée, un scénario catastrophe dont on ne mesure pas du tout aujourd’hui les implications.

Néanmoins, comme il l’a démontré par exemple avec sa tristement célèbre « loi sur l’Holocauste« , le PiS se préoccupe davantage de sa position à l’intérieur du pays que des répercussions de ses actes à l’étranger. Une position qu’il estime aujourd’hui menacée non pas tant par l’opposition libérale… que par la droite extrême.

Prenant modèle sur la famille chrétienne-démocrate allemande CDU-CSU, le tout-puissant leader du PiS, Jarosław Kaczyński, a toujours professé que son parti ne devait laisser aucun espace politique à droite. Jusqu’à maintenant, le pari s’est révélé payant puisque non content d’avoir une majorité absolue au Parlement, le PiS n’a depuis dix ans plus aucun rival sérieux dans la course aux voix des électeurs conservateurs.

Son discours anti-élite se retourne contre le PiS

Toutefois, à mesure qu’il polarise l’opinion par une rhétorique très agressive tout en s’enracinant au pouvoir, il contribue à renforcer une nouvelle tendance anti-élites qui prend cette fois pour cible non plus les libéraux, mais le PiS lui-même. C’est particulièrement vrai des jeunes, aux yeux desquels le PiS est encore trop mou. Si l’on y ajoute les fidèles de Radio Maryja – pour l’essentiel des retraités – et des groupes sociaux conservateurs mécontents comme les agriculteurs, cet hétéroclite attelage pourrait, même sans devenir majoritaire, parvenir à fissurer le monolithe du PiS et à réintroduire de la concurrence non seulement à droite de l’échiquier politique, mais aussi au sein du parti. Entre le Rhin et l’Oder, on voit aujourd’hui quels effets a la percée de l’AfD sur la CDU et la CSU.

Cela peut-il se produire en Pologne ? Comme le reconnaît Robert Winnicki, président du Mouvement national [lire notre entretien avec lui], « le PiS est fort » et « reste un partenaire sérieux pour le père Tadeusz Rydzyk ». Néanmoins, à moyen terme, l’incapacité du PiS à tenir le grand écart entre l’électorat modéré d’une part, et la droite radicale de l’autre, pourrait conduire la Pologne à lâcher complètement son ancrage occidental pour dériver à l’Est.

Robert Winnicki : « Nous sommes un parti national-catholique et eurosceptique »

Photo : Tadeusz Rydzyk / Źródło: Twitter / @prezydentpl

Romain Su

Journaliste

Correspondant en Pologne pour Courrier international, Le Soir de Belgique, Le Courrier d’Europe centrale et plusieurs revues professionnelles.

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