Orbán, Vučić et Janša à l’Europe de l’Ouest :  « Ne nous dites pas comment vivre » !

Trois chefs d’État européens réunis pour une visioconférence publique, c’est l’exercice sans doute inédit auquel se sont livrés Viktor Orbán, Aleksandar Vučić et Janez Janša, les dirigeants de la Hongrie, de la Serbie et de la Slovénie. Avec un mot d’ordre : souveraineté !

Viktor Orbán, Aleksandar Vučić et Janez Janša, trois dirigeants qui se disent injustement traités par la presse mainstream ont répondu présents à l’initiative d’une fondation hongroise proche du Fidesz. « Trop de jugements superficiels, de fausses informations parfois, ont rendu le dialogue impossible », a expliqué le modérateur de la conférence intitulée « Europe Uncensored ». François-Xavier Bellamy, le chef de file de la droite française, Les Républicains, au parlement européen, car il s’agit de lui, a expliqué vouloir « un débat et une conversation ouverts » pour combler le fossé qui s’élargit, selon son interprétation, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Enregistrée mardi, elle a été diffusée mercredi 8 juillet matin sur la page facebook de Viktor Orbán.

Durant vingt minutes, le président serbe Aleksandar Vučić, le premier à prendre la parole, s’est montré très préoccupé. Et il a de quoi : l’épidémie de Covid-19 semble repartir de plus belle en Serbie et les élections législatives récemment remportées haut la main par son parti et boycottés par l’opposition n’ont fait qu’attiser la colère. S’il n’a dit mot du mouvement de contestation qui prend actuellement de l’ampleur contre lui, il n’a pas caché son inquiétude quant à l’état de l’économie laissé par le coronavirus : « C’est un véritable désastre, pour tout le monde. Notre économie dépend beaucoup des économies italienne, française et surtout allemande, elle va donc souffrir », a-t-il développé. « Nous devons protéger plus que jamais les petites et moyennes entreprises, sinon nous perdront tout, nous serons ruinés. J’ai hésité il y a quelques jours à imposer un nouveau confinement à cause de la seconde vague de covid19, mais cela aurait tué notre économie », a dit Vučić, accusé par les manifestants d’avoir caché les données épidémiologiques.

Le président serbe a souligné que, dans les premiers jours de l’épidémie en Europe, l’Union européenne a décidé de ne pas exporter de matériel médical vers les Balkans, et que l’aide est venue de la Chine. Il s’est plaint de ce que « la solidarité européenne n’a pas été au rendez-vous, au moins les premiers jours. Et pour m’être montré reconnaissant envers les Chinois, j’ai été traité de traître à l’Europe. On m’a attaqué moi et la Serbie tout simplement parce que, comme le dit mon ami Viktor [Orbán], je ne fais pas partie du club ».

« Nous avons besoin de l’Europe, mais l’Europe a aussi besoin de nous » – Aleksandar Vučić.

Le Premier ministre slovène Janez Janša a lui aussi considéré que, face à la crise du coronavirus, les grandes institutions internationales ont été tenues en « échec total », citant l’OMS, l’ONU et dans une moindre mesure l’UE. « C’était un moment de vérité et chacun s’est battu dans son coin pour les équipements », a-t-il estimé. Concernant l’état de l’Europe, le Brexit est selon lui une « catastrophe stratégique » qui appelle à un nouvel équilibre des pouvoirs en Europe. Il préconise d’élargir rapidement la zone Schengen à la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie, et d’élargir l’Union aux États du partenariat oriental. « Nous avons besoin de l’Europe, mais l’Europe a aussi besoin de nous, tout au moins de certains d’entre nous dans les Balkans. Elle doit faire preuve de courage », a dit pour sa part le président serbe, qui a rappelé que « l’adhésion à l’UE est le but stratégique de la Serbie ».

« C’est une bataille pour notre mode de vie » – Janez Janša.

Mais c’est essentiellement sur les questions d’identité culturelle que s’est porté le débat. « La principale menace pour notre continent, c’est le marxisme culturel », a déclaré le dirigeant slovène. Selon lui, il est prêché dans les universités et propagé par les médias et cherche à démanteler la nation et la famille. « Quelque chose se passe insidieusement, et quiconque s’y oppose est immédiatement taxé de fasciste ou de populiste », a ajouté celui qui est souvent taxé de « petit Orbán » par ses détracteurs dans son pays, et qui a fait face au cours des dernières semaines à des manifestations régulières à Ljubljana. 

L’impression d’être traités en parias, voilà sans doute le dénominateur commun des trois hommes. « Les résultats des élections dans chaque pays d’Europe doivent être respectés, nous devons montrer du respect pour les choix des autres nations. Il n’est pas acceptable de toujours accuser les gens de brimer la liberté et de remettre en cause l’état de droit juste parce qu’ils sont différents », a déclaré Aleksandar Vučić. « Sans vouloir sous-estimer la question démocratique, l’UE doit retrouver un vrai rôle politique et ne pas se concentrer avant tout sur des questions technocratiques. La priorité c’est la sécurité et l’économie, avant le politiquement correct. Les gens veulent des vrais leaders, pas des bureaucrates », a assuré le Serbe. « D’accord pour parler des droits de l’Homme, et même pour parler des études de genres, l’Europe est la championne en ces domaines, a abondé Viktor Orbán, mais la véritable question c’est la compétitivité de nos économies ». Ce dernier en a profité pour désapprouver la diplomatie européenne et ses critiques à l’égard d’Israël, des États-Unis et de la Chine. « Que l’on résolve nos propres problèmes internes avant de donner des leçons à qui que ce soit », a-t-il estimé.

« Nous sommes un club de combattants de la liberté » – Viktor Orbán.

Ce n’est pas Viktor Orbán mais son homologue slovène qui a abordé son sujet de prédilection : la démographie et l’immigration. « La famille est la cellule de base de notre société, elle doit être protégée et soutenue. L’immigration ne peut venir qu’en complément et doit être bien gérée. Il ne faut pas répéter les erreurs de certains pays d’Europe pour qui c’est déjà irréparable et qui causent maintenant des problèmes à tous les autres », a proclamé Janez Janša, sans nommer les pays auxquels il faisait allusion. Il y voit là « une bataille pour notre mode de vie pour notre civilisation occidentale ». 

Comment trouver un chemin de coopération entre l’Europe des libéraux et l’« Europe Uncensored » voulue par les trois conférenciers ? « L’Occident ne doit pas imposer ses vues aux pays de l’Est. [..] Nous, les Européens centraux, nous devons dire aux Occidentaux : « ne nous dites pas comment nous devons vivre nos vies ». C’est la condition préalable fondamentale pour poursuivre l’histoire de l’Union européenne », a lancé Viktor Orbán. Le Hongrois s’est félicité de se trouver en compagnie de « vrais patriotes » qui se sont battus « pour la liberté et l’indépendance de nos nations. Nous sommes un club de combattants de la liberté ». Le club a promis de se réunir de nouveau à l’avenir.

Corentin Léotard

Rédacteur en chef du Courrier d'Europe centrale

Journaliste, correspondant basé à Budapest pour plusieurs journaux francophones (La Libre Belgique, Ouest France, Mediapart).

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