Les relations entre Prague et Beijing tournent au vinaigre

Fini les courbettes, place au bras-de-fer. La demande de la mairie de Prague de révoquer un article d’un accord bilatéral avec la ville de Beijing a mis le feu aux poudres et voilà que le gouvernement tchèque vient s’en mêler. Ces fortes tensions pourraient remettre en cause des années de rapprochement sino-tchèque.

Le nouveau ministre de la culture Lubomír Zaorálek (social-démocrate) n’a pas mâché ses mots à la sortie de sa rencontre avec l’ambassadeur chinois la semaine dernière, demandant aux journalistes : « Comme pouvez-vous établir des liens de confiance avec un ambassadeur qui vous ment en pleine face ? ». Remettant en cause la compétence de l’ambassadeur, Zaorálek l’a accusé de « faire sauter en l’air » tous les efforts passés pour bâtir d’étroites relations entre Prague et Beijing. Relations que Zaorálek a lui-même contribué à bâtir en tant que ministre des affaires étrangères entre 2014 et 2017.

Pour celui que certains surnomment Zao en raison de ses positions pro-chinoises, c’est un virage à 180°. En effet, en 2016, il avait écrit une lettre d’excuses aux autorités chinoises après que le ministre de la Culture Daniel Herman eût reçu le Dalaï-Lama, représentant du Tibet indépendant et opposant notoire du régime chinois. Signée par les plus hauts représentants de l’État, le président Zeman, le premier ministre et les président des deux chambres du Parlement, la lettre avait été conspuée par l’opposition et une partie de la société civile comme un acte de servilité.

Le maire pirate ne veut pas entendre parler de « Chine unique »

Cette fois-ci, c’était au tour de la mairie de Prague de relancer le débat autour de la politique de la Chine unique, la ligne directrice du Parti communiste chinois qui considère que non seulement le Tibet, mais aussi Taïwan et Hong Kong font partie intégrante de la Chine. Pour le nouveau maire de Prague, le pirate Zdeněk Hřib, il est inacceptable que sa prédecesseure ait accepté d’inclure une clause reconnaissant la Chine unique dans un traité bilatéral entre Prague et Beijing. À l’époque, la mairesse Adriana Krnáčová (ANO) avait justifié ce pas par la promesse chinoise d’un panda pour le zoo de la ville…

Déjà à l’époque, les critiques soulignaient que des villes comme Londres ou Riga n’avaient pas dû souscrire à cette politique dans leurs accords bilatéraux avec Beijing et c’est ce que Hříb a répété dans sa déclaration demandant le retrait de la clause en juillet. Réitérant l’intérêt de la ville de signer des accords apolitiques mutuellement bénéfiques, il a aussi reproché aux représentants chinois de ne pas respecter leurs promesses d’investissements. Les autorités chinoises ont réagi fermement, attaquant le maire pragois dans les médias gouvernementaux et par le biais du ministère des Affaires étrangères, qui a reproché à Hříb d’avoir « blessé les sentiments du peuple chinois » et de « nuire aux relations sino-tchèques ».

Concernant le maire de Prague, ce n’est pas la première fois qu’il montre sa détermination à rompre avec la politique passée, lui qui est personnellement engagé en faveur de l’indépendance de Taïwan, où il a lui-même travaillé quelques mois. Il s’y est rendu cette année en visite officielle et a aussi refusé à plusieurs reprises de satisfaire les demandes de l’ambassade chinoise d’exclure le représentant de Taïwan des réceptions pour diplomates, contrairement à la ministre de l’Industrie et du Commerce du parti ANO qui, elle, avait accepté, ce qui avait scandalisé l’opposition et mené à son départ. Hříb a aussi renouvelé la tradition de hisser le drapeau tibétain à l’hôtel de ville en mars pour commémorer l’écrasement du soulèvement tibétain de 1959.

Moins de touristes chinois à Prague ?

Après la déclaration de juillet, Beijing a haussé le ton et les représailles ne se sont pas fait attendre, avec l’annulation par Beijing de la tournée chinoise de l’Orchestre philharmonique de Prague, suivie par l’annulation des tournées de trois autres groupes musicaux venant de la capitale tchèque. Comble de l’ironie, l’un d’entre eux, le Quatuor Pražákovo, en a même fait les frais alors que son nom ne vient pas de la ville de Prague, mais plutôt de son fondateur Josef Pražák (Pražák veut dire Pragois en tchèque)… De plus, Beijing a mis fin au projet de ligne aérienne directe entre Shenzhen et Prague et a menacé le maire d’une diminution de l’afflux de touristes chinois dans sa ville.

Devant la forte réaction du côté chinois, le gouvernement tchèque s’est longtemps tenu à carreau, arguant auprès de Beijing qu’il ne pouvait en aucun cas s’immiscer dans les affaires municipales. En faisant monter la pression, il semble que les autorités chinoises aient plutôt mal calculé, car elles ont finalement forcé le gouvernement à réagir, mais pas comme elles l’espéraient. Au niveau municipal, les représailles chinoises ont aidé le maire à faire consensus autour de sa décision, notamment dans les rangs de l’opposition. Ainsi, c’est sans aucun obstacle que la mairie devrait réagir à l’intransigeance chinoise en révoquant tout simplement l’accord dans les prochaines semaines, selon la télévision publique tchèque.

Au niveau du gouvernement, même si la sortie du ministre Zaorálek ne restera pas dans les annales comme un volte-face des autorités tchèques au sujet de la Chine, elle montre tout de même que Beijing risque de compromettre sa position à force de se montrer trop inflexible. En effet, la position chinoise n’avait jamais été aussi forte dans les dernières années, alors que la politique tchèque basée sur le respect des droits humains avaient laissé place à une plus grande emphase sur le pragmatisme et les liens commerciaux. En se cabrant de telle manière, Beijing a plutôt réussi à unir ses détracteurs et ses alliés d’hier, et aura fort à faire pour réparer les pots cassés.

Adrien Beauduin

Correspondant basé à Prague

Journaliste indépendant et doctorant en politique tchèque et polonaise à l'Université d'Europe centrale (Budapest/Vienne) et au Centre français de recherche en sciences sociales (Prague). Par le passé, il a étudié les sciences politiques et les affaires européennes à la School of Slavonic and East European Studies (Londres), à l'Université Charles (Prague) et au Collège d'Europe (Varsovie).

×
You have free article(s) remaining. Subscribe for unlimited access.