Les capitales d’Europe centrale s’affichent comme des bastions progressistes

Une autre image du Groupe de Visegrád. Les jeunes maires de Budapest, Varsovie, Prague et Bratislava ont signé, lundi dans la capitale hongroise, un pacte d’entraide contre leurs gouvernements respectifs.

C’était une idée lancée par le Hongrois Gergely Karácsony au mois d’octobre, lors de la campagne qui l’a conduit à la mairie de Budapest. « Alors qu’en Europe centrale les gouvernements éloignent leurs pays de l’Europe, les capitales cherchent à les y arrimer », expliquait le maire de Budapest au Courrier d’Europe centrale. Lundi à Budapest, cela s’est matérialisé par la signature d’un « Pacte des villes libres » actant leur entraide pour mieux résister aux tendances à l’enfermement à l’œuvre en Europe centrale.

« Nos villes resteront ouvertes, progressistes, tolérantes et surtout européennes », a lancé le maire de Varsovie, Rafał Trzaskowski, résumant bien la tonalité du « Pacte des villes libres », par lequel les jeunes édiles de Budapest, Varsovie, Prague et Bratislava s’engagent notamment à « défendre les valeurs de dignité humaine, de démocratie, de liberté, d’égalité et l’Etat de droit, selon les traités européens ».

Pour ajouter du symbole au symbole, c’est dans les locaux budapestois de l’Université d’Europe centrale, la « CEU » fondée par le milliardaire américano-hongrois George Soros, chantre du libéralisme et bête noire de Viktor Orbán, que le pacte a été signé.

« Vous représentez cinq millions de personnes et une autre façon de penser. »

Une autre image du « V4 »

« Ces dernières années, on a observé une tentation de faire de notre région un bastion de l’illibéralisme. Vous représentez cinq millions de personnes et une autre façon de penser », a déclaré le recteur-adjoint de l’Université, Zsolt Enyedi, s’adressant à la brochette de jeunes dirigeants, tous élus à l’automne de l’année dernière, à l’exception du Hongrois, élu le 13 octobre dernier.

En effet, les choses ne sont pas figées en Europe centrale. Gergely Karácsony, un écologiste de quarante-quatre ans, a ravi Budapest au Fidesz de Viktor Orbán ; A Bratislava, Matús Vallo, un musicien et architecte jeune quarantenaire, s’est fait élire avec le soutien d’un mouvement anti-corruption né après l’assassinat du journaliste Ján Kuciak (Lire Matúš Vallo, un plan B pour Bratislava) ; A Prague, alors que le vétéran socialiste Miloš Zeman, qui affiche sa sympathie pour les régimes russe et chinois, siège au château, c’est un médecin de trente-huit ans membre du Parti Pirate, Zdeněk Hřib, qui est aux manettes de la ville ; Quant à Rafał Trzaskowski, le maire du fief libéral de Varsovie, il est l’une des figures de l’opposition libérale au parti clérico-nationaliste Droit et Justice (PiS).

Les maires des capitales du « V4 » réunis lundi 16 décembre 2019 à Budapest. @Corentin Léotard.

L’enjeu des fonds européens

« Nos villes sont inscrites dans des espaces de grande diversité et ont besoin de tolérance et de respect, peut-être encore plus qu’ailleurs », a affirmé le Bratislavien Matús Vallo. « Nos quatre villes ne pourront pas résoudre seules les grands enjeux de notre temps, à commencer par le changement climatique. Si nous échouons, cela renforcera davantage le populisme », a estimé son homologue pragois.

La volonté est bien là, mais y’a-t-il du concret au-delà de l’effet d’annonce ? Les quatre maires insistent : il ne s’agit pas simplement de s’opposer, mais aussi de proposer. « Le Groupe de Visegrád était un projet constructif, mais il est devenu aujourd’hui une force de blocage [au sein de l’UE]. Puisque nos gouvernements sont sur la défensive, nous devons être à l’initiative, sur des questions comme le climat, les inégalités, la qualité de la vie, etc. », a déclaré Rafał Trzaskowski. Leur coopération, encore embryonnaire, pourrait se matérialiser par des échanges d’expériences et d’expertise dans ces domaines de gouvernance locale.

Mais l’objectif prioritaire, c’est de « faire du lobbying auprès de l’Union européenne » pour faire en sorte que leurs villes accèdent directement aux fonds européens, sans passer par le filtre du gouvernement central, « pour une utilisation plus rapide et plus efficace », a plaidé Trzaskowski.

C’est aussi un enjeu fort mis en avant par le nouveau maire de Budapest, d’autant que, pendant la campagne électorale, le porte-parole du gouvernement hongrois avait menacé de couper les vivres à la capitale, si celle-ci devait passer dans l’opposition. « Les fonds de développement européens ont fini dans les poches d’oligarques et les gens sont frustrés qu’ils financent la corruption et l’autocratie. Nous devons convaincre les législateurs européens que nos villes doivent percevoir davantage de fonds directement », a-t-il insisté.

Il reste à voir si présenter ces capitales comme des bastions de résistance ne risque pas de creuser davantage les fossés culturel et économique qui séparent les grandes villes de leur province, sans laquelle ces forces progressistes ne peuvent espérer déloger leurs adversaires au pouvoir.

Gergely Karácsony : « En tant que maire, je veux que Budapest devienne plus solidaire et écologique »

Corentin Léotard

Rédacteur en chef du Courrier d'Europe centrale

Journaliste, correspondant basé à Budapest pour plusieurs journaux francophones (La Libre Belgique, Ouest France, Mediapart).

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