Ferenc Gazdag : « La Hongrie a engagé le programme de modernisation militaire le plus ambitieux depuis 50 ans »

Augmentation des effectifs militaires, modernisation du matériel de défense, acquisition d’engins de combat : la Hongrie a engagé depuis deux ans une vaste réflexion concernant le développement de sa sécurité nationale. Entretien avec Ferenc Gazdag, ancien directeur de l’Institut de défense et de sécurité, professeur à l’Université d’administration publique de Budapest (NKE) et spécialiste des questions de défense. Propos recueillis par Matthieu Boisdron.

Le Courrier d’Europe centrale. La Hongrie a engagé récemment un vaste plan de modernisation de ses forces militaires. En quoi consiste-t-il ?

Ferenc Gazdag. A la fin de l’année 2016, la Hongrie a annoncé qu’elle lançait un plan sur dix ans pour la modernisation de ses forces militaires. Le programme de défense nationale et de modernisation des forces militaires – baptisé « Zrínyi 2026 » – est le plus ambitieux engagé depuis un demi-siècle et s’avère le plus important depuis la transition politique du début des années 1990.

Il s’explique d’abord par les engagements pris à l’occasion du sommet de l’Otan de Newport en 2014 consacré en partie à la majoration des budgets de défense des États membres. Selon les directives de l’Otan, les États membres devraient dépenser pour leur défense 2% de leur PIB. Pourtant, sur 28 d’entre eux, il n’y a que les États-Unis (3,61%), la Grèce (2,38%), la Grande Bretagne (2,21%), l’Estonie (2,16%) et la Pologne (2,0%) qui remplissent ce critère. En 2016, la Hongrie a consacré 0,7% de son PIB pour sa défense. En 2018, le budget destiné à la Défense nationale est d’environ 428 milliards de forints, ce qui représente 1,05% de son PIB. L’objectif du gouvernement, conformément aux attentes de l’Otan, est qu’en 2024 le budget militaire atteigne effectivement 2% du PIB.

Le deuxième facteur c’est que l’économie hongroise se porte bien et que la croissance est là : 2% en 2016, 3,9% en 2017, 4,8% en 2018. Il y a donc des marges de manœuvre budgétaires. En juin 2018, lors du sommet de l’Otan de Varsovie, le président de la République hongroise János Áder a indiqué que la Hongrie compte parmi les neuf pays de l’Alliance atlantique qui disposent d’un plan clair de développement de leurs capacités de défense et que les dépenses liées atteindront le niveau prévu en 2024, soit 2% du PIB comme je viens de l’expliquer. L’augmentation annuelle et systématique du budget de la défense préconisée est de 0,1%, ce à quoi s’est engagé le gouvernement hongrois.

Face à la Russie, l’Otan serre les rangs

Le programme est prévu sur dix ans, ce qui suppose des processus bien réfléchis et des mises en œuvre bien cadencées. Il ne s’agit pas de ressources supplémentaires destinées à un seul usage militaire, mais bien d’un processus de transformation destiné à augmenter les capacités globales de l’armée hongroise. Cette ambition impose une réflexion aboutie et à long terme sur les acquisitions, qu’il s’agisse d’outils militaires neufs ou d’occasion. Le programme « Zrínyi 2026 » est ainsi étroitement lié à l’élaboration d’une nouvelle stratégie de sécurité nationale, engagée depuis l’été 2018.

« Zrínyi 2026 » prévoit d’abord l’augmentation des effectifs de l’armée nationale. Le cadre a été validé par l’Assemblée nationale et le nombre de militaires va s’accroître de 29 700 à 37 650. Le nombre de réservistes lui aussi est appelé à augmenter (de 8 000 à 20 000). Naturellement, cela implique l’acquisition d’armes nouvelles ; que ce soit « sur étagère » mais aussi grâce à l’industrie militaire hongroise que l’on cherche à faire renaître après son effondrement dans les années 1990 à la suite du changement de régime.

C’est ce qui explique les efforts d’ouverture de l’armée en direction de la jeunesse par exemple. Ce sera le cas à travers une campagne de communication. Mais on a aussi relancé l’association sportive de l’armée nationale qui déploie son activité comme organisme public depuis le mois de janvier 2019. Le rôle primordial de l’association est de contribuer à l’éducation militaire ainsi qu’à la promotion des sports possédant un lien avec la Défense nationale. Elle a vocation en fait à être un canal de communication entre l’armée et la société.

Dans ce cadre, la Hongrie a récemment décidé d’acheter des hélicoptères auprès d’Airbus ainsi que des chars et des obusiers en Allemagne. Pourquoi ce choix ?

Ce sont les forces aériennes qui appellent l’effort le plus urgent. Le renforcement de la capacité du transport aérien est une priorité. Les appareils Antonov ont quarante ans. Le prolongement du fonctionnement des avions An-26 ne va pas résoudre la situation. De surcroît, l’usine Antonov est située en Ukraine où se déroule un conflit armé. L’aviation hongroise doit aussi remplacer les avions d’instruction Jak-52 et acquérir des outils contribuant à la formation professionnelle et à l’instruction des pilotes. Une solution de transition a été la modernisation et la réhabilitation, entre 2016 et 2018, des quatre hélicoptères Mi-17 – qui continueront d’être en service pour sept ans encore – et des Mi-24 (huit ont été livrés par la Russie en septembre 2018).

En juin 2018, le ministère de la Défense nationale a annoncé son intention d’acheter vingt hélicoptères Airbus de type H-145M pour une somme totale de cent milliards de forints. On prévoit leur arrivée au cours de la deuxième moitié de l’année 2019 sur la base de Szolnok. Par ailleurs, la flotte aérienne va pouvoir compter sur seize hélicoptères Airbus de type H-225M. A côté des avions à ailes rotatives, l’armée va se doter d’avions neufs à ailes rigides (huit au total) : trois transporteurs moyens, deux transporteurs légers ainsi que trois transporteurs capables d’emporter des engins militaires lourds. Une partie de ces appareils est déjà arrivée en Hongrie. Deux Airbus A-319 stationnent déjà chez nous auxquels va se joindre prochainement un troisième appareil. En outre, on a déjà acheté deux Dassault Falcon 7X.

Au mois décembre 2018, a aussi été annoncée l’acquisition de 24 obusiers automatiques allemands Panzerhaubitze (PzH) 2000. L’arrivée des obusiers permet le retour dans l’armée hongroise d’une arme totalement disparue en son sein après l’élimination, en 2004, des Gvozgyik de fabrication russe. A côté des canons automatiques, 44 chars Leopard 2A7+ seront achetés auprès de l’Allemagne. Grâce à eux, il sera possible de remplacer les chars de combat soviétiques encore utilisés à présent. En dehors des Leopard 2A7+, l’arsenal de l’armée sera complété par des Leopard 2A4, plus anciens et d’occasion, qui serviront comme appareils de formation et d’essai. Ces 12 chars de combat arriveront en Hongrie au cours de cette année. A côté des chars de combat et des outils d’artillerie, l’armée recevra aussi de nouvelles armes anti-chars quand bien même cette dernière nouvelle n’a pas encore été annoncée officiellement. L’objectif est de remplacer les RPG-7 actuellement en dotation.

En mars 2018, la signature d’un contrat entre la société HM Arzenál et l’usine d’armes tchèque Ceská Zbrojovka a été rendue publique, et prévoit la production commune d’armes légères plus modernes comme les fusils d’assaut CZ BREN 2, les mitraillettes Scorpion EVO 3, ainsi que les revolvers CZ P-07 et P-09. Une partie de ces armes seront exportées, mais une partie servira aussi à remplacer les armes anciennes, pour la plupart de fabrication hongroise, utilisées par la police.

Que sait-on que des discussions en cours avec les trois autres pays du groupe de Visegrád (Pologne, République Tchèque et Slovaquie) pour la création d’un corps militaire commun ?

Le groupe de Visegrád a effectivement annoncé la création d’un corps militaire commun européen, dont la mise sur pied serait prévue dans la deuxième moitié de l’année 2019. C’est ce que Tibor Benkő, le ministre hongrois de la Défense, a déclaré après le conseil des ministres des pays membres du V4 le 14 novembre 2018. La Croatie a signalé son intention d’adhérer à ce groupement. Benkő a néanmoins précisé que la mise en commun de moyens concernerait prioritairement la création d’un commandement logistique. Depuis lors, les discussions semblent avoir peu avancées.

Rencontre entre les ministres hongrois et slovaque de la Défense

Il existe néanmoins des antécédents à ces velléités de coopération et des réalisations concrètes. Ainsi, en 2016, la Pologne a proposé la création d’un groupe de combat (régiment) du V4 composé de 3 700 militaires placés sous commandement polonais. Ce groupe de combat se veut le navire amiral d’un futur système intensif de planification, de suivi d’exercices conjoints et d’investissement dans des conceptions communes de défense. Il a pour ambition de contribuer à des opérations de maintien de la paix, des opérations humanitaires ou des opérations de lutte contre le terrorisme.

La Hongrie a été, en 1999, le premier ancien pays membre du Pacte de Varsovie à rejoindre l’Otan. Où en est l’armée hongroise aujourd’hui ?

En janvier 1996, la Hongrie a annoncé officiellement sa volonté d’adhérer à l’Otan. Lors du sommet de Madrid, en juillet 1997, l’Alliance atlantique a invité la Hongrie à engager le processus d’adhésion. Un référendum a eu lieu le 16 novembre 1997 à l’occasion duquel 85,33% des votants ont voté « oui » à l’adhésion de la Hongrie à l’Otan. La Hongrie, avec la République tchèque et la Pologne, a officiellement rejoint l’Otan le 12 mars 1999.

La Hongrie, en tant que membre à part entière de l’Otan – tout en modernisant ses propres capacités militaires nationales – contribue à la défense collective de l’alliance qui est redevenue récemment prioritaire en Europe au regard des tensions nouvelles avec la Russie. Elle prend ainsi part au système de rotation, au contrôle et à la défense de l’espace aérien d’autres États ; comme en 2014 en Slovénie[1]Ce pays ne possède pas d’armée de l’air et son espace aérien est surveillé par les autres États membres de l’Otan., et surtout depuis 2015 dans les pays baltes.

Au cours des vingt dernières années, la Hongrie a contribué à l’activité de l’alliance, surtout par son implication dans les missions militaires à l’étranger. L’armée hongroise a également pris part à des missions multilatérales organisées par l’ONU, l’OSCE et l’Union européenne. Plus de la moitié des soldats hongrois qui font leur service à l’étranger déploient leur activité dans les Balkans qui demeurent encore aujourd’hui une zone géographique d’une importance extrême du point de vue de la sécurité. C’est au sein de la force pour le Kosovo (Kosovo Force – KFOR) que la Hongrie engage le plus grand effectif de soldats (à présent 385 personnes). Les soldats hongrois ont également pris part à la mission de la force internationale d’assistance à la sécurité (International Security Assistance Force – ISAF) en Afghanistan. Entre 2006 et 2013, ils ont contribué à une équipe provinciale de reconstruction (Provincial Reconstruction Team – PRT) dans la région de Baglán. En Afghanistan toujours, l’armée hongroise participe à la mission RSM (Resolute Support Mission) de formation et de conseil à la lutte anti-terroriste à hauteur 93 personnes. En Irak, 200 personnels contribuent à la mission d’instruction de l’alliance (Nato Mission Iraq – NMI). Actuellement, l’armée hongroise est engagée sur trois continents, dans près de quinze pays. Dans les Balkans, le gouvernement envisage d’augmenter ses effectifs. Dès le mois d’avril 2019 en effet, le Portugal doit céder à la Hongrie le commandement du bataillon militaire de réserve (TACRES BN), au sein de la KFOR.

La Hongrie abrite par ailleurs différentes implantations de l’Otan. On trouve à Budapest un centre sanitaire d’excellence (NATO MILMED COE). A Pápa, depuis 2008, fonctionne un régiment de transport lourd (HAW) avec des sections d’assistance de l’alliance. À Székesfehérvár, il existe deux unités de l’Otan : un escadron de renseignements et d’informations (NATO DCIS-M) depuis 2012, ainsi qu’une unité d’intégration des forces alliées (NFIU) depuis 2016.

Quelle est la position de la Hongrie vis-à-vis de la proposition du président français Emmanuel Macron de créer une armée européenne ?

À l’occasion des cérémonies de commémoration du centenaire de l’armistice qui a mis un terme à la Première Guerre mondiale, le président français Emmanuel Macron a annoncé sa proposition de créer une armée européenne. Plusieurs pays membres, parmi lesquels la Hongrie, ont fait part de leur volonté d’adhérer à cette initiative à des fins d’intervention en cas de crises. L’Union européenne dispose d’ailleurs d’unités qui subsistent de l’époque de feu l’UEO – l’Union de l’Europe occidentale – cette organisation de défense et de sureté européenne créée en 1954 et dissoute en 2011. On peut citer Eurocorps, Eurofor, Euromarfor. Dès 2003, la Hongrie a pris part à certaines des missions militaires et non-militaires en Afrique et sur le territoire de l’ex-Yougoslavie.

La Hongrie soutient donc le renforcement de la défense européenne et considère qu’il est urgent que le continent agisse plus pour sa propre défense. Pour autant, en tant que membre de l’Otan, la Hongrie souligne l’importance d’éliminer les parallélismes entre le système de défense européenne et l’alliance militaire nord-atlantique. Cette situation de concurrence conduirait à de nouvelles difficultés de fonctionnement et donc potentiellement à l’incapacité de répondre efficacement à de nouveaux conflits. Pour autant, bien que l' »Initiative européenne d’intervention », lancée en juin 2018, contienne encore plusieurs éléments vagues et confus, une force militaire européenne commune représenterait un progrès immense du point de vue de la mise en valeur des de l’Union européenne à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières.

Le réarmement de la Pologne n’en est qu’à ses débuts

Notes

Notes
1 Ce pays ne possède pas d’armée de l’air et son espace aérien est surveillé par les autres États membres de l’Otan.
Ferenc Gazdag

Ancien directeur de l’Institut de défense et de sécurité, professeur à l’Université d’administration publique de Budapest (NKE) et spécialiste des questions de défense.

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