IKEA a profité du travail forcé des prisonniers politiques au Bélarus

Selon le média d’investigation Disclose, la multinationale du meuble s’est fournie en tissu et en bois provenant des colonies pénitentiaires bélarussiennes, où sont notamment incarcérés des prisonniers politiques. Une tache de plus sur une entreprise habituée aux scandales.

Si vous avez chez vous la bibliothèque Baggebo, la commode Kullen ou le lit Brimnes, vous avez peut-être des planches de bois produites par le travail forcé des prisonniers bélarussiens. En fouillant dans les documents comptables de la multinationale suédoise Ikea et de ses fournisseurs, les journalistes de Disclose ont pu prouver que le groupe s’approvisionnait auprès de compagnies bélarussiennes affichant publiquement leur collaboration avec les pénitenciers du régime d’Aliaskandr Loukachenka.

Au total, les journalistes ont dénombré dix fournisseurs locaux collaborant avec cinq prisons à l’époque où ces fournisseurs approvisionnaient Ikea. Selon l’enquête, plusieurs de ces prisons comptent des prisonniers politiques, dont le nombre a explosé après la répression du mouvement de protestation de 2020-2021. À ce jour, 1 449 personnes sont reconnues comme prisonniers politiques par l’organisation de défense des droits humains Viasna (‘Printemps’), dont le président Ales Bialiatski a été co-récipiendaire du Prix Nobel de la Paix 2022.

Les journalistes ont pu identifier les prisons offrant les services de leurs prisonniers et parmi elles se trouve l’infâme colonie IK-15, connue pour ses sévices envers les opposants. Dans l’article, les journalistes citent Tsikhan Klioukatch, 19 ans, qui y a été détenu dix mois pour avoir participé à une manifestation contre le régime : « IK-15, c’est le territoire de l’horreur absolue, où les bourreaux de Loukachenka font ce qu’ils veulent ». En plus des coups, le jeune homme y parle aussi de privations de colis, de correspondance et de visite, ainsi que de fréquentes mises à l’isolement.

Un secret de Polichinelle

L’enquête n’a pas nécessité de fuite de données ou de témoignage de lanceur d’alerte. Au contraire, les entreprises bélarussiennes impliquées indiquent noir sur blanc dans leurs rapports et documents comptables quelles sont les colonies pénitentiaires avec lesquelles elles collaborent. Et ces colonies ne se gênent pas non plus pour se faire de la publicité, comme la Colonie #5, dont la compagnie Rypp 5 met de l’avant ses meubles sur Internet et les médias sociaux et se vante d’exporter vers la France et l’Allemagne.

Depuis la publication de l’enquête, d’autres médias se sont intéressés à l’affaire. Le service russophone de Deutsche Welle a pu contacter un ancien prisonnier qui a passé cinq ans dans la Colonie #15 et qui a confirmé les allégations de Disclose. Les prisonniers savaient que leur travail servait Ikea, selon cette source anonyme : « Les routiers nous le disaient quand ils venaient chercher la production dans des camions, dont certains avaient des plaques européennes. »

La multinationale a bien sûr protesté à la parution de l’article, déclarant dans ses communiqués qu’elle avait des règles strictes contre les violations des droits humains par ses fournisseurs. Dans sa réponse à CNN faisant écho au reportage de Disclose, Ikea a assuré qu’elle avait toujours mené des contrôles sur ses chaînes d’approvisionnement au Bélarus et enquêté sur les allégations de violations.

Quand Ikea disait « Go Belarus »

Il n’en reste pas moins que la compagnie avait commencé à faire des affaires avec la « dernière dictature d’Europe » dès 1999 et que les répressions incessantes ne l’avaient jamais émue. Au contraire, l’entreprise affichait fièrement une stratégie intitulée « Go Bélarus » qui faisait du pays son deuxième fournisseur de bois après la Pologne. Dans les dernières années, elle avait alimenté le régime en argent, passant de 130 millions d’euros de commandes en 2018 à 300 millions d’euros en 2021.

Mise sous pression pour ses affaires au Bélarus lors des répressions de 2020 et 2021, notamment par les syndicats suédois dénonçant la répression de leurs confrères bélarussiens, la compagnie n’avait fait qu’annoncer l’arrêt de toute expansion de ses activités dans le pays. Il a fallu la reprise de l’invasion russe en Ukraine avec la complicité du régime bélarussien pour que la multinationale n’annonce en juin dernier l’arrêt de ses opérations dans les deux pays.

Scandale après scandale

Pour Ikea, ce scandale est une triste répétition du passé, puisque la compagnie utilisait le travail forcé des prisonniers en Allemagne de l’Est dans les années 70 et 80, comme l’a admis un rapport interne publié en 2012. Déjà à cette époque, des prisonniers politiques avaient fait partie de la main-d’œuvre forcée. Malgré les excuses, l’attention pour les droits humains ne semble jamais avoir pris le dessus au sein de l’entreprise. En 2016, la compagnie se retrouvait dans les journaux après la mort d’un camionneur lituanien à Metz, exposant un réseau d’exploitation de routiers d’Europe centrale et orientale pour les sous-traitants d’Ikea et d’autres multinationales.

En Europe de l’Est, IKEA est aussi connue pour son implication dans la déforestation et le trafic de bois illégal. La compagnie a soif de bois pour ses meubles bon marché et elle est prête à fermer les yeux sur les pratiques de ses fournisseurs russes ou ukrainiens. En 2020, l’ONG Earthside révélait que la multinationale importait du bois provenant de la déforestation illégale dans les Carpates ukrainiennes. Puis, en 2021, la même organisation épinglait les affaires d’Ikea avec un politicien du parti poutiniste au pouvoir rasant les forêts sibériennes.

Adrien Beauduin

Correspondant basé à Prague

Journaliste indépendant et doctorant en politique tchèque et polonaise à l'Université d'Europe centrale (Budapest/Vienne) et au Centre français de recherche en sciences sociales (Prague). Par le passé, il a étudié les sciences politiques et les affaires européennes à la School of Slavonic and East European Studies (Londres), à l'Université Charles (Prague) et au Collège d'Europe (Varsovie).

×
You have free article(s) remaining. Subscribe for unlimited access.