En Pologne, des entrepreneurs défient le PiS et son bouclier anti-crise dans la rue

Une intervention policière a mis fin à une manifestation d’entrepreneurs rassemblés devant les bureaux du Premier ministre, jeudi 7 mai à Varsovie. Accompagnés de Paweł Tanajno, candidat aux élections présidentielles, les grévistes ont reçu des soutiens de différents bords politiques.

« Les Entrepreneurs en Grève » qui ont donné de la voix jeudi dans les rues de la capitale polonaise, espéraient pouvoir engager des pourparlers avec le Premier ministre Mateusz Morawiecki. Selon le journal Gazeta Wyborcza, cet événement a réuni deux cents personnes dans la rue, mais avec le soutien de 220 000 personnes sur les réseaux sociaux.

Tout a commencé par le blocage du rond-point Roman Dmowski par une trentaine de voitures. Délogés par la police, les manifestants se sont déplacés vers la Chancellerie du président du Conseil des ministres polonais pour exiger une rencontre avec le premier ministre, Mateusz Morawiecki. Leurs réclamations concernent le « bouclier anti-crise », une série de mesures destinées à limiter l’impact de la pandémie du COVID-19 sur l’économie et l’emploi. Selon les grévistes, l’aide financière qui a été offerte n’est pas suffisante, avant tout pour les travailleurs indépendants, mais aussi pour les individus sous contrats précaires.

La réponse des forces de l’ordre sous le feu de la critique

La police a tenté de dialoguer avec les manifestants, en leur rappelant qu’ils ont bravé l’interdiction de rassemblement. En réponse, ces derniers ont entamé un sit-in et « plantés » leurs tentes le soir venu. Face à la passivité de leur réaction face aux verbalisations, la police a débuté une intervention provoquant une bousculade. Tard dans la nuit, les policiers ont arrêté les trente-sept irréductibles toujours présents devant la Chancellerie.

Cette action policière a soulevé plusieurs controverses. Paweł Tanajno, l’entrepreneur de 44 ans, un « petit » candidat indépendant pour l’élection présidentielle – qui devait se dérouler le 10 mais annulée in extremis – a également été arrêté. Sur son profil Facebook, ce politicien atypique passé par la Plateforme civique (centre-droit) puis le mouvement attrape-tout Kukiz’15, il détaille son interpellation dans la nuit à 1h30 et explique avoir dû rester dans le fourgon policier jusqu’au petit matin à 6h30. Il compare le comportement des fonctionnaires à « celui de l’époque de la République populaire de Pologne (PRL) ».

La police a sa propre version. Sur son compte Twitter, la Police de Varsovie indique qu’« en cas de manifestation de nuit, nous sommes confrontés à une violation de toutes les règles de sécurité. De nombreuses restrictions imposées pour limiter la propagation du coronavirus sont violées et le comportement des manifestants, décrivons-le, est extrêmement irrespectueux. Il n’y a pas d’accord pour ce genre de comportement. D’où notre réaction. Toutes les personnes seront détenues à titre préventif puis transportées dans des unités de la capitale, où les documents nécessaires pour envoyer les demandes de sanction au tribunal seront préparés. »

Adam Bodnar, le médiateur de la République pour les droit civiques, s’est intéressé au déroulement des faits et a demandé au Chef de la police de Varsovie des explications.

Un mouvement qui prend de l’ampleur

Des réactions politiques se sont fait entendre vendredi matin. Dans une émission de Polskie Radio, Radosław Fogiel, l’un des porte-paroles du parti Droit et Justice (PiS), a critiqué cette manifestation. « Je comprends que certaines restrictions économiques liées à l’épidémie sont très difficiles pour les entrepreneurs polonais. Mais ils doivent être conscients que personne ne prendrait de telles mesures si ce n’était pas pour la lutte contre le coronavirus qui reste cruciale ». Il a également ajouté que la sécurité des Polonais reste la chose la plus importante et a lancé un appel : « Au lieu de participer aux événements de la campagne et de se laisser tromper par les jongleurs politiques, je propose de vous intéresser aux opportunités que le gouvernement de la Droite unie (Zjednoczona Prawica, une coalition informelle de droite conservatrice entre Droit et Justice, Pologne solidaire et l’Alliance de Jarosław Gowin – NDLR) vous propose en ces temps difficiles ». Selon lui, la manifestation n’était pas autre chose qu’un rassemblement politique : « il est difficile d’attendre de bonnes intentions de la part de quelqu’un qui a collaboré avec Janusz Palikot [un entrepreneur élu député de la Plateforme civique (centre-droit) en 2005, avant de créer un petit mouvement plus ancré au centre-gauche – Ndlr.] comme l’a fait Paweł Tanajno ».

Le soutien aux grévistes a rapidement émergé de l’autre côté de la sphère politique, à l’extrême-droite. Le candidat de Confédération (Konfederacja), Krzysztof Bosak, a demandé au président Andrzej Duda de prendre position. « Les restrictions liées au coronavirus ont mis l’économie polonaise en crise, des millions de Polonais ont perdu leurs moyens de subsistance, ils ont perdu l’opportunité de gagner leur vie », a-t-il affirmé. « Nous souhaitons faire réagir le président Andrzej Duda (…) afin qu’il devienne médiateur dans ce nouveau conflit social ».

Dans la capitale, le mouvement s’est poursuivi vendredi 8 mai. Les manifestants ne portant pas de masque et ne gardant pas une distance de deux mètres exigée par la loi, ont été contrôlés par les forces de l’ordre. Les organisateurs ont informé que des politiciens de diverses bords ont rejoint la grève, dont Janusz Korwin-Mikke ainsi que Grzegorz Braun, les deux leadeurs de la Confédération. Paweł Tanajno, quant à lui, a de nouveau été arrêté. Malgré la menace du contrôle judiciaire, tout porte à croire que le mouvement n’est pas près de s’arrêter.

Aleksandra Wlodarczyk

Diplômée en Philologie Romane à l'Université Adam Mickiewicz de Poznań, Aleksandra Wlodarczyk est traductrice indépendante et journaliste en formation, passée par Gazeta Wyborcza, Global Voices Online ou encore Radio Campus Paris.

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